Dans le demi jour des gorges de la Bienne…

 

"Lorsque je suis assis seul dans le demi-jour des
gorges tout se brouille et s'estompe

Et il ne reste plus que mon âme et mes souvenirs, et les bruits de la
rivière

Et les quatre temps du lancer, et l'espoir qu'une truite se lèvera.

Peu à peu tout se fond en un et au milieu coule une rivière.
Son lit fût creusé par le déluge, du cœur de la roche venue du fond des
temps,

Sur les rochers la pluie a laissé ses gouttes immémoriales,
Sous la roche il y a la parole, et cette parole parfois lui appartient.

Je suis hanté par les eaux."

 

Norman McLean – "La rivière du sixième jour".

 

 

Nous étions tombés d'accord avec Alexis pour un grand week-end de pêche
pour cet été. Je voulais découvrir la Bienne et il m'a parlé des gorges
inaccessibles, de cette vallée encaissée au fond de laquelle coule cette jolie
rivière. Rendez vous était donc pris pour dormir dans les bois pendant trois
jours avec pour compagnie nos cannes, sacs à dos et matériel de camping
indispensable, et mon pote Nico !

 

On s'est retrouvés vendredi soir en haut du no-kill, à Jeurre, sur
lequel nous avons fait le coup du soir, aperçu quelques poissons difficiles et
entamé notre trip par une belle bredouille.

 

 

 

Le lendemain matin, nous partions
pour les gorges, non sans nous être arrêtés à Saint Claude déposer une offrande
dans un café, puis en boire deux par la même occasion.

 

Arrivés au village, on a posé les voitures et après avoir vérifié mille
fois que nous n'avions rien oublié, on a entamé la descente sur le sentier baigné
de soleil, sentant les pierres chaudes rouler sous nos carcasses chargées,
humant ce parfum de sapin et de liberté, en buvant quand même un coup au
lavoir.

 

 

Arrivés au bord de l'eau, on a découvert la splendeur, le paradis du
moucheur, une rivière émeraude glissant entre les rochers comme au premier
jour, nous étions loin de tout, libres, seuls et heureux !

 

 

On a donc campé en bas, et pêché comme des malades.

 

 

Beaucoup de
poissons, que des petites, de belles et grosses mouches, dans une rivière
claire coulant doucement au milieu de blocs moussus, encadrée par des rives de
rhubarbe géante et sauvage, surplombées par d'énormes arbres moussus, gardiens
de ces rives magiques.

 

 

 

J'ai bien paniqué entre 19h et 20h en attendant Alexis au camp pour le
coup du soir, cet empafé n'ayant "pas vu l'heure", tout occupé qu'il
était à pêcher un pool profond et courbe à l'intérieur duquel se trouvait
forcément un gros poisson et duquel le Nico avait extrait une truite de trente
centimètre quelques heures auparavant…

 

 

J'angoissais de l'imaginer coincé en
haut (parce qu'il était vachement remonté l'animal), avec une jambe pétée,
triste membre honteux de n'avoir pas supporté son quintal dans un endroit si
magnifique, si sauvage, si… isolé. J'avais déjà été à sa rencontre une fois
et ne l'ayant pas trouvé, accroupi qu'il était sur sa rive prometteuse, j'étais
redescendu au camp retrouver le Nico, moins inquiété que moi, serein quand au
retour imminent du grand, concentré sur son courant, sa confiance diminuant
néanmoins lorsque je lui exposais quelle galère ça serait d'aller rechercher le
gaillard de nuit à la frontale dans cet endroit si casse gueule… Il est quand
même arrivé guilleret et mon coeur s'est peu à peu calmé sur le chemin du coup
du soir, qu'on a fait sur un poste de toute beauté mais dénué de gobages de
beaux poissons.

 

 

Le joyeux retour au camp à la frontale s'est terminé par
l'installation des tentes, la collecte de bois, l'allumage d'un feu, la dégustation
de bières, d'un bon cassoulet et d'une bonne pipe (allons allons, pas de
mauvais esprit…, une vraie pipe à fumer bande de vicelards !) vu qu'on était
pas loin de Saint Claude !

 

 

On est descendus le lendemain sur ce sentier ombragé tapi d'un humus
ancestral, longeant le cours d'eau transparent idéal pour la pratique de la
pêche à la mouche.

 

 

 

 

En mode NAV, on a remonté la bordure droite avec Alex,
pêchant tour à tour chaque poisson aperçu. On a rien fait et beaucoup appris,
partants du principe que les échecs sont inhérents à l'expérience et
indispensables aux réussites futures.

 

 

J'ai réussi à faire deux petits poissons un peu plus tard sur l'autre
berge, un peu plus en amont, redécouvrant avec délice les joies que procurent
le ferrage d'un poisson en direct visuel. Arrivés sur le poste du coup du soir
de la veille, un énorme pool profond, une rive en pente douce, l'autre plus
profonde et creuse, dominée par un gros rocher, on s'est chacun posté et
attaqué des poissons. Colère monumentale d'Alex qui après avoir attiré mon
attention par un cri, casse un joli poisson en ferrant aussi fort que fred51
sur la Moselle. Tapes sur la casquette, jets de pierres et coups de latte dans
les bosquets ont précédé un état d'esprit plus calme et réfléchi, suivi d'un
dialogue apaisant sur les raisons de cette frustrante casse.

 

En milieu d'après midi, on a retrouvé le Nico qu'on avait perdu, juché
sur un rocher, fumant fébrilement une clope sous le coup d'un petit coup de mou
physique dû à la grande distance parcouru depuis deux jours et aussi à la
déshydratation, puisqu'on avait presque plus d'eau avant d'attaquer la
remontée. Cette dernière, lente et chaude, nous voyait suer et nos pensées
étaient occupées par l'eau glacée du lavoir dans laquelle nous ne manquerions
pas de nous tremper la gueule et les panards, ce que nous avons évidemment fait
longuement avec satisfaction, très heureux d'avoir pêché un si bel endroit.

 

 

La pause Mac Do à Saint Claude est apparue comme une véritable fracture
mais fut nécessaire pour nos corps affamés et non rassasiés de pêche malgré les
heures y consacrées durant deux jours, avides de découvrir ce grand no-kill de
5km, en aval, farci d'énormes truites jaunâtres.

 

Je suivais Alexis en voiture lorsqu'il se souvint brusquement d'un
accès à la rivière, freinant et tournant à angle droit de la route nationale
sur un sentier carrossable, m'obligeant à le suivre dangereusement à cause d'un
con qui me collait au cul malgré les flics croisés juste avant. On a posé les voitures
et fait le coup du soir sur un poste idéal, un grand pool profond, à l'amont
duquel j'ai vécu ce pourquoi j'étais venu pêcher sur la Bienne, à savoir tenter
à vue des truites dépassant les cinquante centimètres !

 

 

Évidemment, ces poissons surpêchés ne se donnent pas à n'importe qui
(ce que nous sommes pour l'instant…), et les truites connaissent la
provenance de vos hameçons, la marque de votre gilet de pêche et le prix de
votre moulinet avant que vous ne puissiez tenter un faux lancer. D'énormes gobages
surgissaient éparses, tandis qu'un orage sans pluie rendait l'ambiance
électrique irréelle. Pas de prises en ce moment magique, mais l'impression
d'avoir vécu "quelque chose" qui restera.

 

Le lendemain, réveil à 6h30, nymphes à l'eau une heure plus tard, sur
le même poste, sur les mêmes poissons. Toute la matinée à guetter ces grandes
truites qui tournent, piochant là un gammare, gobant là où on ne l'attend pas,
et se dévoilant un instant avant de disparaître doucement après avoir
légèrement détourné leur trajectoire pour éviter mon gammare posé deux secondes
plus tôt grâce à deux discrets faux lancers effectué quinze mètres en retrait
de la berge… Croyez moi si vous voulez, à un moment on a posé les cannes et
les gilets avec Nico et on a mis les pieds dans l'eau pour se rafraîchir un peu
la face chauffée par le fort soleil, lorsque je lui dis : "Gros, pile
devant toi, à dix mètres au fond, derrière le caillou blanc !". Une truite
de cinquante en poste. Il ne la voyait pas, lorsqu'une seconde truite de même
taille redescendait vers l'aval, croisant l'autre à trente centimètres,
permettant au Nico, qui avait vu la seconde, de voir la première. Cette truite
incroyablement proche, en poste alors que nous étions les pieds dans l'eau sur
la berge, est même venue vers nous en cueillant ça et là une larve au fond,
jusqu'à passer à trois mètres de nos yeux ébahis avant de s'en aller lentement
vers l'amont, nous prouvant par son attitude effrontée qu'elle savait ne rien
craindre d'humains démunis de grands et fins bâtons menaçant leur intégrité
physique… Même si on était sur un no-kill, il doit toujours être désagréable
pour un poisson de se faire attraper, et ces dernières préféraient soigneusement
nous éviter.

 

 

On s'est baqués avant de partir, appréciant le paysage et l'eau fraîche
enveloppant nos chauds corps tout crades. Sur ce poste incroyable, on a plongé
et on s'est pris pour des truites, gobant de temps en temps en surface en sortant
toute la tête, prouvant tout à fait que la pêche et les poissons sont chevillés
à jamais à nos esprits heureux et dérangés par cette passion dévorante. On est
sortis de l'eau tous couverts de bacilles coliformes invisibles à cause du fait
que les villages et villes de l'amont sont peu pourvus en station d'épurations
efficaces, ce qui met cette somptueuse rivière en danger.

 

On a bu la fin du ricard et on s'est salués en se félicitant
mutuellement d'avoir partagé ce trip ensemble. A refaire en début de saison
lorsque les poissons seront un peu plus coopératifs, enfin on espère…

 

23 commentaires.

  1. Merci à tous !
    J'espère y retourner en 2010, en milieu de saison… et vous montrer de grosses zébrées !

  2. J'étais a l'aval de Villard mais la peche a été meilleur prés de St Claude avec pas une seule truite de moins de 40 et un record perso a 59. Si je peux (j'habite montpellier) j'y retourne le week end du 5 et 6 septembre pour faire ma fermeture de la saison en esperant réussir sur la 70+ que j'ai reperé.

  3. Norman Maclean tenait beaucoup à l'orthographe de son nom. Il l'explique dans l'ouvrage que tu cites. Maclean OK, mais pas MacLean.

  4. Ah t'es rentré toi ? Faudra que tu me racontes tout ça.
    Merci à tous, Pierjean, c'est dommage, on ne devais pas être tout à fait au même endroit, les gorges sont longues… T'étais à l'aval où à l'amont de Villard ?

  5. de retour de sudaf,je découvre tes photos;maintenant,faut préparer l'APN pour l'automne et la magnifique Moselle…

  6. Toujours un plaisir de lire tes recits de pêche mais aussi voir des lieux superbes que tu mets sur la pellicule!!!

  7. Salut!!!!
    J'y étais en meme temps que vous…Dégouté de ne pas vous avoir rencontré…La peche a été meilleur par contre…
    Tchoooooooooooo

  8. Bonjour Fanfouet,
    Tes reportages sont toujours aussi sympa a lire, et agrémenté de belles photos.
    Merçi

  9. salut un bon trip,de belles photos pour l illustré
    ca me donne envie tout ca
    bravo

  10. Merci à tous
    Cécile faut qu'on se capte avant que tu partes en Afrique, tu fais pas une chouille de départ ? Tiens moi au courant !
    C'est moi qui fait les photos avec mon petit pentax w60, que je retravaille avec photofiltre au pif, enfin “à l'instinct”.

  11. Salut l'ami, c'est toi qui fait les photos? elles sont superbes et tu les accompagne vraiment bien par tes récits toujours aussi bien écris! Merci pour ces bons moments à voyager sur ton blog qui me font découvrir un côté fort plaisant dela pêche, la découverte de la nature, tout en harmonie, respect … ça donne vraiment envie de vous rejoindre, trois jours comme ceux là doivent être très ressourçants et apaisants. A plus François ,bise (PS: si tu veux tester les cours d'eau du Burkina Faso je pars pous dix mois le 2 Septembre , tu es le bienvenu )

  12. c'est plutôt moi qui ai du les supporter Christian !!
    je rebondis suur tes propos pour affirmer que si nous prenions plus soin de nos rivières, notre potentiel touristique en serait incroablement accru…
    Seb, cassage sur une belle pour moi, pour cause de noeuds de bas de ligne fait à la va vite

  13. Ben je te salue bien bas…
    avoir réussi a supporter Alex pendant 3 jours , quel courage et en plus ( presque ) tous seul avec lui dans ces gorges…
    :o))) bon bref c'est vraiment très sympa comme trip , comme quoi , il ne suffit pas toujours de partir loin pour redécouvrir de bonnes sensations !

  14. Salut,
    oui superbes photos et beau récit! Dommage que quelques beaux poissons ne se soient pas laissé leurrer pr couronner le tout!
    En tout cas, bonne initiative de partir ainsi à l'aventure.
    a+

  15. Salut,
    Vivre sa passion tant qu'on peut et avec des gens comme ça, ca doit être top !
    Pour ça, internet est magique.
    Super trip que j'aurai bien aimé faire étant plus jeune.
    @+

  16. Merci Jérôme, eh oui, c'est vraiment le bronx dans la clio mobile, entre les cannes, gilets, waders, la bouffe, les godasses, les moulinets, sacs de couchage, tentes… tu vois bien !
    Nico, je ne pense pas avoir le temps de venir à Champagnole cette saison, comme je te l'avais laissé entendre en début d'été… J'irai peut-être sur la Loue (plus proche de chez moi) dans dix jours, si tu es dans le coin…

  17. Tes Tofs sont vraiment chouettes fanfouet, les rivieres Gaspesienne me rappel un peu ces decors.
    Par contre c est toujours autant le Bordel dans ta clio mobile

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