C'est l'histoire d'une rencontre entre un poisson et un pêcheur. Elle commence un joli dimanche de mai dans les Vosges. J'avais participé à l'organisation d'une rencontre de pêche à la mouche, et nous étions réunis depuis trois jours dans des chalets de bois sombres à festoyer, découvrir des rivières, une région et des personnes formidables. Le dernier jour, après les adieux en milieu de journée, j'emmène Alexis sur un parcours qu'il n'avait pas encore fait et que j'affectionne particulièrement.
L'arrêt reflexe au dessus du pont de la réserve nous a permis d'observer quelques beaux poissons. La chaleur et le soleil radieux n'engageaient guère à l'optimisme quand à l'issue pleinement positive de la partie de pêche, d'autant que le niveau de la rivière était alarmement bas.
Motivés par le jéjé à se mettre en mode NAV (nymphe à vue pour les ignares), on s'équipe en conséquence avec Alexis, laissant le Nico monter plus haut pour pêcher en sèche. Nous voilà donc partis harnachés comme des extra terrestres, chests packs débordants d'accessoires, raquettes au dos, waders retroussés, polas sur le tarin et visions bioniques activées.
Les nymphes accrochées sur nos fouets, nous pouvions partir à l'assaut des rares poissons restants dans ces eaux d'étiage précoce, non sans défier à nouveau les bovins vosgiens curieux de nous voir à la périphérie de leur territoire, intrus fugaces dans leurs vies peinardes.
Sur ce poste, quelques poissons tournaient dans peu d'eau. Des cheucheux ! Allez, on les tente quand même. Je laisse la priorité à mon hôte pour tenter le premier. Alexis lance et pose sa nymphe deux mètres à l'amont dans l'axe du poisson visé, le long d'un herbier de bordure et l'animal engame clairement. Ferrage et capture dans un splendide coup de nymphe à vue. Evidemment j'ai pas filmé le ferrage, alors que les conditions étaient parfaites, j'étais derrière, plus haut sur le talus, la luminosité était parfaite, on voyait clairement de poisson et le pêcheur… Bon, j'ai le combat quand même, que vous verrez certainement bientôt dans un petite vidéo made bye Papa Gante (Alexis) !
J'ai à mon tour ferré un poisson de façon assez marrante, représentative des progrès à faire pour nous dans la technique de la nymphe à vue et de son paroxysme, le ferrage. Je repère un chevesne sur la bordure d'en face, lance en entendant Alex s'extasier devant mon geste auquel je ne trouve personnellement pas de raison d'être dithyrambique, bref, ma nymphe passe devant le fish n'entraînant aucune réaction de sa part, sauf un suivi lorsqu'elle l'avait déjà dépassé. J'entends Alex qui me dit "Il a pas pris, il a pas pris". "Ouais j'ai vu" lui rétorques-je. Je relance et ferre le poisson qui avait engamé…
Après ces bons moments, je suis redescendu un peu pour aller voir sous un arbre un poste prometteur, et je suis tombé nez à nez avec un poisson de fou, une truite que j'estimais à plus de cinquante centimètres. Elle a pris une nymphe face à moi, la tête vers l'aval, puis s'est retournée tranquillement vers l'amont et à nouveau à mangé une larve. J'ai eu le temps de faire un lancer arbalète lamentable, aussi imprécis qu'indiscret. Elle s'en est allée tranquillement sous sa berge, me laissant en même temps le goût amer de l'imperfection, mais aussi la délicieuse sensation de l'espoir… Je savais ou elle était, et je criais sur les toits et dans les oreilles des mes interlocuteurs halieutiques que ce poisson était l'objectif de ma saison de pêche.
J'y suis retourné la semaine d'après. Une approche à quatre pattes n'a pas suffi, et je l'ai vue en même temps qu'elle-même m'a vu. Elle s'est à nouveau barrée nonchalamment, même pas à toutes nageoires l'air paniqué. Non, elle s'en allait l'air de dire : "Mon coco, des rigolos comme toi j'en vois passer tous les jours, alors remballe ton fleuret et va pêcher les zizis du courant plus haut…". Rebelote la semaine d'après. Le Nico commençait à se lasser du parcours mais je ne voulais pas aller ailleurs avant de la prendre. De toute façon, c'est moi qui conduis…
J'ai du y aller cinq ou six fois avant jeudi dernier. Ce jour là, j'étais seul, mon compagnon de pêche étant bloqué à Nancy à cause d'un rendez vous. J'ai hésité à y aller tout seul jusqu'au matin, d'une part parce que je savais que le Nico serait un peu dégoûté de me savoir à la pêche pendant que lui cramait en ville, d'autre part parce que j'avais retrouvé quelques potes la veille et qu'un apéro en entraînant un autre, j'avais oublié de manger et avait savouré des gorgées de bières belges dans la douceur du soir jusqu'à une heure trop tardive pour ma compagne… J'ai même appelé MathieuR à une heure indécente pour lui proposer une partie de pêche, heureusement je ne l'ai pas réveillé et lui ai laissé un message qui a du bien le faire marrer… ou pas. Si tu lis ça Mat' mets voir un commentaire ! Le jeudi matin, donc, la pâteuse en bouche et le dos rond sous l'œil conjugal réprobateur (petit mot…), je pars pour les Vosges l'heure de route me laissant le temps d'émerger un peu, à grand renforts de flotte et de coca.
J'arrive sur le poste vers 9h15 et m'équipe. Je pars et me rends compte que j'ai oublié ma casquette et mes lunettes polarisantes dans le coffre, fais demi-tour pour les prendre et enfin me mets en route. Dès le matin, malgré mon cerveau embrumé, j'avais l'impression d'aller à un rendez vous… C'est pas que j'étais sûr à cent pour cent de la prendre, mais le fait d'y aller seul me permettais de faire ce que je voulais, et j'étais décidé à rester caché sur ce poste toute la journée s'il le fallait. En arrivant, j'ai réfléchi. A chaque fois, la truite me voyait avant même que je ne puisse la tenter. Le jéjé m'avait conseillé de me mettre légèrement en amont, à l'intérieur d'un bouquet de grands arbres, en laissant dépasser seulement les yeux et ma canne. Mais la berge était creuse et je n'étais pas sûr de la voir. J'ai quand même attendu là dix minutes, puis, le scepticisme m'envahissant, je décidais de retourner trois mètres en aval. Au lieu d'y aller à quatre pattes, j'ai cette fois-ci rampé. A plat ventre, parallèle à la rivière qui coulait à ma droite, la tête vers l'amont, j'ai attendu. Sèche ? Nymphe ? Quelques gobages m'ont décidé à mettre un petit sedge brouillon en lièvre. Je ne l'avais pas vue à mon arrivée et c'était la première fois. Dans un sens, je ne l'avais donc pas fait fuir et avait l'espoir qu'elle soit en pleine confiance lorsqu'elle sortirait. Mais j'avais aussi un peu peur qu'il lui soit arrivé quelque chose, les pêcheurs connaissant quand même le parcours…
Soudain, je l'ai vu. J'ai lancé en arbalète mais elle s'en est allée comme toutes les autres fois, doucement mais sûrement. Sauf que là, elle ne m'avait pas vu, c'était sûr. Je suis resté en repensant aux conseils de jéjé. J'ai posé mon sedge à la surface, juste là ou je la voyais sortir à chaque fois. Le courant était nul à cet endroit et ma mouche se baladait au gré du léger vent qui tournait. Il ne s'est rien passé pendant trois longs quarts d'heure, au bout desquels je me décidais à fumer une clope. Je la roule tant bien que mal (à plat ventre dans les hautes herbes), l'allume et la fume en ne perdant pas ma mouche des yeux.
A la moitié de la cigarette, je vois un gobage sur la mouche, juste en bordure de la berge creuse. J'attrape ma canne posée dans l'herbe avec ma main gauche, ferre en me relevant et bride le poisson. Je chope ma raquette, mon appareil photo et saute à l'eau. Le combat n'aura pas duré, et j'épuise ce poisson. Un cri résonne dans la vallée, les oiseaux sauvages s'envolent, les mulots se terrent. Il n'y a plus que moi et ce poisson, mon beau poisson. Je prends quelques photos dans les herbiers baignés de soleil et vois repartir ma truite un peu précocement en sautant hors de l'épuisette avec ma mouche et trois centimètres de nylon…
Merci à Jéjé pour m'avoir motivé, grâce à ses nombreux et gros poissons et à ses conseils avisés.
Maintenant, objectif 50+ !
