"Mais il nous emmerde, avec ses poèmes à la con. Il bosse jamais le jeune là ?!"
Ben si, je bosse, mais c'est ma (votre, ceux qui lisent) pause prose dans ce monde de brutes...
Les bourrasques du pif, ou la ridicule comparaison entre le vent et le vin...
Le vent procure l’ivresse des cimes
Le vin parfois soulage l’abîme
Le premier court et vole sur les sommets
Le second coule et plaque sur le sommier
Souffle, bise ou mistral
Gifle, nectar automnal
Le vent provoque parfois des tempêtes
Le vin et son abus le mal de tête
Typhon de pinard, tornade de picrate
Zéph de gros bleu, qui tâche et gâche
Le vent et le vin des fois se ressemblent
Devant leur puissance, souvent les hommes tremblent.
Pffff... Le manque de pêche commence à se faire sentir cruellement ! A bientôt pour de nouvelles rimes maladroites ou décalées...
Aux landes piquantes de soleil
Le vent siffle son voyage
Merveilleux réveil vermeil
Charcutant le vif des âges
Aux rocs granitiques qui bravent
Et bavent l’écume qui les enserre
Les goélands lâchent leurs cris graves
Les nuages blancs honorent la mer
A l’enfant roi des océans
Sur les rivages du firmament
Les constellations sourient
Sur un fond d’encre de nuit
C'est rigolo comme quand on reprend un poème il en sort quelque chose de similaire et pourtant différent... :
Aux landes sifflantes fouettées d’embruns soufflants
Répondent les cris stridents des goélands
Des falaises serties d’oiseaux tout blancs
Sortent des échos rebondissants
Au sentier de vertes bruyères bordé
Le poète vagabond dédie son sonnet
Tandis le rêche cuir de ses souliers
Embrasse les tiges d’épée des piquants genêts
A l’issue de la quête champêtre
Purgé l’homme est de ses tracas
L’envol de l’âme nécessite des guêtres
Le voyage de l’esprit, des pas.
En ce matin blanchâtre du mois de
Mars, je ressentais un sentiment de bien-être, un bonheur calme, une joie sereine.
Ca avait du mal à éclater mais c’était bien là, chevillé au corps, vrillé au
cœur. Ca faisait tellement longtemps que je l’attendais, mon ouverture. Pendant
tout l’hiver j’avais monté des dizaines de mouches, imaginé leur dérive, leur
comportement sur l’eau et bien sûr leur disparition dans un remous, juste sur
la bordure, là, sous les branchages à l’aval du bloc de pierre qui émerge…
J’avais lu et relu mes magazines, acheté du matériel, bricolé un ingénieux
système d’attache pour mon épuisette, visionné des films… J’avais fantasmé sur
des rivières, des photos et des poissons prometteurs. J’avais lu et relu
« Pèlerinage sur la rivière Saulx » et « La vie selon Gus
Orviston », cherché vainement en librairie « Les pieds dans l’eau »…
Toute cette attente ne comblait pas mon impatience de retrouver la rivière
mais, au contraire, la catalysait. Rien ne peut remplacer la pêche, la rivière
et l’action, nom de nom ! Et là j’y étais, au bord de l’eau, pour le début
de ma saison de pêche. Ah quel bonheur, les amis, quel bonheur !
Je retrouvais donc ce matin ma pêche
et la rivière, les poissons et les fleurs, les arbres et les oiseaux. La douce
ivresse du bord de l’eau, de la solitude, la bonne, celle qui vous fait chantonner et être
en harmonie avec vous-même, avec la Nature. Je marchais lentement sur le
sentier, humant l’air frais du matin, remplissant mes poumons de ces lambeaux
de brume diffuse. Je m’imprégnais de tout mon saoul des senteurs de la
campagne, cette odeur de bouse, ce parfum du vent qui nous rappelle à tous
l’enfance à la campagne, le grand-père sur la terrasse, l’insouciance du
lendemain et la liberté d’être heureux, tout simplement.
Les premiers lancers ont été
délicieux… Retrouver ce geste si élégant, si pur, si délicat. Dérouiller
l’épaule, le coude, le poignet. Ah, ces bonheurs futiles mais ô combien
indispensables pour moi ! Redécouvrir le plaisir de manipuler ce si bel
objet qu’est ma canne à mouche, passer mes doigts lentement sur la poignée de
liège fin, accrocher une mouche d’oreille de lièvre (mes préférées) à la pointe
de nylon, sortir un peu de soie et expédier sa mouche dans cette veine d’eau si
prometteuse, commencer à fouetter, lancer son cœur sur l’onde de la plénitude
et son âme sur les vagues du plaisir… Je pêche à la mouche, je suis
heureux !
Le
premier gobage m’as un peu surpris, et j’ai ferré bien tard. C’est la reprise,
il faut se réapproprier les gestes, retrouver la concentration, l’attention de
tous les instants dès que la mouche est sur l’eau… J’avais été un peu distrait par la cacophonie des merles, dont la
saison amoureuse bat son plein. Après avoir lancé, j’avais détourné le regard
un instant dans la direction de leurs bruyants ébats, et ma mouche avait
disparue à ce moment précis dans un gobage qui déjà mourait à la surface. Trop
tard ! Ce n’est pas grave, je vais me refaire. Il est tellement bon, ce
premier gobage.
Je me souviendrais toujours du tout
premier gobage que j’ai eu, quand j’ai commencé à pêcher à la mouche. Mon
premier gobage, c’était un beau chevesne, sur un gros sedge en chevreuil acheté
dans l’échoppe de pêche de mon enfance… L’indication sur la petite boîte de
plastique ne laissait aucun doute : « spéciales chevesne », ces
mouches. Et c’est avec elles que j’ai pris mes premiers poissons. Et je suis
tombé irrémédiablement dans une passion dont je ne puis à présent me défaire,
si bien que je suis là, dans mon bureau, à écrire mes fantasmes de pêcheur à la
mouche au lieu de travailler !
Le premier gobage, c’est comme la
première gorgée de bière, comme la première fois qu’on fait l’amour, comme le
premier accord de guitare, comme le premier jour des vacances d’été. C’est
comme le premier jour de sixième, comme la première respiration d’un nouveau-né
ou comme un mariage. Le premier gobage, c’est l’espoir d’en voir des milliers
d’autres, de pêcher sur les plus belles rivières, de leurrer les plus gros
poissons. Ca marque à vie, le premier gobage. C’est comme ça. Une trace
indélébile dans une vie de pêcheur, symbole d’une nouvelle approche de la
pêche, de la Nature et de la vie.
J’avais
donc raté mon premier gobage de la saison… Devais-je y voir un signe ? Non
non, ne nous laissons pas aller au pessimisme, quand même ! Dix minutes
plus tard, je remettais ma première truite de l’année à l’eau. Oh, elle n’était
pas bien grosse, mais elle m’a apporté un bonheur inversement proportionnel à
sa modeste taille. Tout en la mettant en garde contre les autres pêcheurs qui
ne sont pas tous aussi gentils que moi, les oiseaux d’eau piscivores, les
couleuvres et les autres dangers aériens ou aquatiques, je laissais glisser son
doux corps cuivré dans ma main, la laissant repartir dans son milieu, dans sa
cachette, dans son monde de truite.
Le
soleil au zénith réchauffait à présent les flancs boisés de nos bonnes vieilles
montagnes vosgiennes, sages gardiennes de ce territoire encore sauvage et
préservé. Je contemplais alors le réveil de la Nature. Le printemps l’avait
tirée du lit, aujourd’hui. Sous un frêne bourgeonné, deux mésanges se faisaient
la cour. La sève montait dans les troncs et s’éparpillaient dans les branches,
jusqu’à atteindre ces bourgeons qui ne demandaient qu’à s’ouvrir pour voir et
participer à la beauté du monde. Un rossignol lançait une trille quelque part,
les ombres s’agitaient dans les courants secondaires de la rivière, occupés
qu’ils étaient à se reproduire. Je les laissaient tranquilles et allais voir
derrière cette souche. Tiens, une belette qui s’enfuit dans les fourrés. Elle
doit aller chercher le repas de ses petits qui l’attendent en piaillant, au
chaud dans leur nid douillet. J’entendais aussi le bruit du coucou et observais
les pervenches et les jonquilles qui pointaient le bout de leurs pétales. Elles
s’ouvraient au monde, découvrant leurs frêles pistils dont les abeilles
allaient bientôt transporter le pollen qui les recouvrent, et ainsi pérenniser
leurs espèces.
Assis dans l’herbe encore humide, je
me repaissais de ce spectacle, et aussi d’un jambon du Dévoluy dont je coupais
des tranches délicieusement fines et salées avec mon fidèle opinel. J’avais
pour seule richesse mon matériel et un pique-nique de luxe. A grand moment,
grande bouffe ! Saucisson, pain de campagne, pâté de tête, et ce fameux
jambon, que ma maman m’avais gentiment envoyé la semaine dernière… le tout
arrosé d’une bonne bière brune, fraîche et pétillante, un peu amère, tellement
bonne !
En
parlant de bouffe, je pensais à un truc : ne trouvez-vous pas qu’une bonne
partie de pêche, c’est comme une bonne recette de cuisine ? Les
ingrédients doivent être sélectionnés avec soin, selon ce que l’on aime, selon
leurs saveurs, leurs goûts, leurs formes. Choisir une rivière pour y pêcher à
la mouche, c’est pareil. Le matériel utilisé doit être de bonne qualité, le
plus important étant qu’on l’aime et qu’on sache bien s’en servir. On sait
comment cuire des girolles ou des cèpes comme on sait approcher et pêcher telle
ou telle rivière. On sait manipuler le fouet, dans la cuisine comme sur les
berges… On soigne la préparation, on goûte, on a hâte de voir ce que ça va
donner. Mais ce qu’on adore, c’est la dégustation. On se délecte, on en
profite, on déguste, on apprécie le moment à sa juste valeur ! C’est un
mets de choix, une bonne partie de pêche.
Donc, je me nourrissais de cet
excellent après midi sur les berges de la Moselle. La vallée était belle, et
j’avais pris trois petites truites. Un bel ombre, aussi, qui s’était jeté sur
ma mouche sèche en croupion de canard. Je l’ai très délicatement décroché, avec
le plus grand soin et sans le sortir de l’eau, et je lui ai rendu sa liberté
afin qu’il puisse se reproduire et nous donner une prolifique et saine
progéniture. J’avais profité du spectacle du printemps, du bal des oiseaux, de
la danse des fleurs et de la valse du soleil. J’ai esquissé un slow avec ma
rivière. J’avais plongé mes mains dans son eau froide et m’en étais imprégné le
visage. J’avais salué les vaches, les insectes et les poissons. J’ai pris mon
pied, et je me suis laissé tombé dans le tapis herbeux de la joie… Je dois
maintenant rentrer affronter l’inévitable réalité du quotidien… Mais je prends
ça avec bonheur, car je suis rené. Ah non, vous n’avez pas compris… Je ne
m’appelle pas René. Mais non, bien sûr, je ne piste pas non plus Mr Fallet,
qu’allez vous croire ? Non non, si je suis rené, ça veut dire que je suis
né à nouveau aujourd’hui. Ça veut dire que retourner à la pêche après ces longs
mois d’attente me fait renaître. Ça veut dire que je me suis rempli de vie et
d’espoir tel un nourrisson. Je veux être le fils de la rivière, le frère du
vent et l’ami du ciel. Et quand j’aurai un coup de blues, j’irai disperser par
mes lancers de soie les notes noires de la mélancolie au fil de l’eau
scintillante, avec pour compagnie ma famille Nature et l’espoir qu’un poisson
se lèvera…
A bientôt, les Vosges
A très vite, mignonne Vologne...